La fécondité de la vie
 

« La gloire de mon Père,
c'est que vous portiez beaucoup de fruit.»
Jean 15, 8
* * *
« Ce n'est pas
parce que je suis un vieux pommier
que je donne de vieilles pommes! »
Un aîné
Quand nous sommes en bonne santé et que nous sommes en possession de tous nos moyens, quand nous travaillons, quand nous produisons, nous nous sentons utiles, nous servons à quelque chose ou à quelqu'un, nous sommes bien dans notre peau.  Cela donne du sens à notre vie. Cela nous valorise.

Les gens reconnaissent d'une manière ou de l'autre ce que nous faisons pour eux, ce qui fait du bien à tout l'être.

Mais quand nous tombons malades ou que nous perdons notre emploi, quand nous prenons notre retraite de force ou non, alors la question du sens de la vie se pose à nous d'une façon plus aiguë. Nous ne produisons plus, nous avons parfois le sentiment de n'être plus bons à rien.

Nous risquons alors de nous dévaloriser, de penser que plus personne n'a besoin de nous. Nous nous sentons inutiles, parfois même de trop.  D'autant plus que les sociétés de production et de consommation dans lesquelles nous vivons tous les jours en Amérique du Nord ne font que renforcer cette idée de l'utilité par la production et de la non-utilité par la non-production. En fait, nos sociétés sont si axées sur la  performance et le rendement, que, si elles n'y prennent garde, elles sonttentées de considérer les personnes non-productives comme inutiles et même comme encombrantes.

L'Évangile, là-dessus, nous apprend beaucoup. Le Seigneur ne fonctionne pas
sur le mode de l'efficacité à tout prix. Il fonctionne sur le mode de la
fécondité. Ce qui est tout autre chose. Le Seigneur n'a dit nulle part: "Soyez productifs!" Il n'a pas dit pour autant: "Soyez improductifs!" Il a dit: "Soyez féconds, portez du fruit!  C'est ce qui fait la gloire de mon Père."

Le Seigneur ne s'aligne pas sur l'économie de marché, il s'aligne sur la
fécondité de la vie: "Je suis la vigne, vous êtes les branches; de même que
la branche ne peut porter de fruit si elle n'est pas rattachée au tronc de
l'arbre, ainsi vous ne pouvez pas être féconds si vous n'êtes pas rattaché
à moi; mais si vous l'êtes, mon Père est fier de vous et il en fait sa
gloire." (Jean 15, 1-9)

Quand nous sommes en bonne santé, que nous travaillons à plein rendement,
nous nous sentons "branchés sur le Seigneur" non seulement par ces diverses
activités, mais aussi par la prière, par l'offrande de notre travail et par
les petites et grandes souffrances qui se greffent sur ces activités. Mais
nous nous sentons surtout très "productifs". Nous avons le sentiment que
nous sommes de bons serviteurs de Dieu et des autres. Cela nous comble et
nous nous sentons bien avec Dieu, avec les autres et avec nous-mêmes. Nous
n'en demandons pas plus.

Mais quand nous nous retrouvons diminués dans nos activités et dans notre
capacité de production, nous sommes appelés à approfondir cette réalité
évangélique si importante de la fécondité surtout dans l'apparente
improductivité.

C'est alors que la comparaison et l'enseignement de la vigne de Jésus nous
reviennent avec toute leur force et toute leur lumière. Nous nous
apercevons encore plus que le Seigneur ne nous demande pas de "produire"
comme avant. Il nous demande de nous reposer, de prier et d'accueillir la
souffrance dans notre vie. Il nous demande surtout de rester "greffés" à
lui, de parfaire même cette greffe, même si, aux yeux du monde, nous avons
l'air de ne rien faire et qu'à nos propres yeux nous ne sommes plus
capables de grand-chose.

Au fond, pour le Seigneur, c'est porter du fruit qui compte. Tant dans le
rendement que dans le non-rendement. Car, dans un cas comme dans l'autre,
la fécondité est à notre portée. Le Seigneur y met une seule condition:
être rattaché à lui comme la branche est rattachée à l'arbre. Cela, nous le
savons pour les pommiers, mais nous avons à l'apprendre constamment pour
les arbres spirituels que nous sommes tous. Nous l'apprenons souvent par
nécessité, une fois que nous sommes confrontés à l'improductivité.

La leçon du figuier apparemment productif est éloquente là-dessus. Le
Seigneur le condamne parce qu'il a l'air de produire mais en fait il ne
produit pas: il est incapable de lui donner la moindre petite figue, il est
stérile. Par contre le psaume (127) nous rappelle qu'il ne sert à rien de
raccourcir nos nuits et de rallonger nos journées si le Seigneur n'a pas de
place dans notre vie. Le psalmiste dit avec beaucoup d'humour que le
Seigneur comble son bien-aimé quand il dort.

Ceci n'est pas un plaidoyer pour dormir ni pour ne rien faire quand on peut
travailler. Mais il n'en est pas plus un pour travailler à outrance. C'est
un plaidoyer pour que, dans un cas comme dans l'autre, le Seigneur occupe
la première place dans notre vie.

Le Seigneur ne nous demande pas de travailler jusqu'à nous défoncer, même
si des fois on ne peut faire autrement pour "joindre les deux bouts". Il ne
nous demande pas non plus de nous croiser les bras et d'attendre son retour
quand nous pouvons et devons travailler. Il nous demande d'être rattachés à
lui en toute situation de notre vie. Et alors nous portons du fruit et Dieu
est fier de nous. C'est là que nous trouvons le véritable sens de notre
vie.
Autrement, si nous conformons notre mentalité à celle de nos sociétés de
production, nous devenons les plus malheureux des humains quand nous ne
sommes plus capables de produire. Notre vie tourne en rond et perd son
sens.
Alors qu'avec le Seigneur, productivité et aussi improductivité peuvent
tellement conduire à une vie débordante de fruits évangéliques!

Jules BEAULAC, Confiance! Médiaspaul 1999.
 
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